Souliers neufs, boule de cristal et budget fédéral du 11 février 2014

By Robert Robillard - 18 February 2014

Une semaine déjà s’est écoulée. La poussière maintenant toute retombée sur les souliers neufs du ministère des Finances, suite au dépôt du budget fédéral le 11 février 2014, il est maintenant le moment de constater si nos prédictions effectuées ici se sont réalisées. Parce qu’au delà de la technique fiscale, il y a également l’histoire qui permet parfois d’illustrer de curieux cas de poésies fiscales qui requièrent, eux aussi, notre attention.

À ce titre, nos principales critiques s’affairent ainsi déjà à affûter leurs couteaux et leurs cartes de tarot, salivant d’impatience devant notre échec imminent, tandis que nos rares partisans, de feuilles de thé les poches bien garnies, ont quitté promptement la salle, soucieux de ne pas assister à un spectacle qui risque d’être fort humiliant…

Mais notre allié principal, le fiscaliste, numérologue accompli toujours endimanché de sa cravate à carreaux, demeure fermement agrippé aux rebords de sa chaise, confiant que la tempête, dusse-t-elle se manifester, ne sera que passagère, contrairement aux modifications apportées à l’impôt sur le revenu fractionné.

Auparavant, dans le but d’alléger cette atmosphère que l’on pourrait même envisager de couper à la cuillère, d’où nous vient donc cette étrange idée d’avoir des souliers neufs lors de la lecture d’un discours sur le budget?

Ne reculant devant rien, surtout pas la dépense, le gouvernement du Canada a su documenter cette tradition dont les origines se perdent dans les allées de la Bibliothèque du Parlement du Canada.

Le Parlement du Canada nous explique en effet, pince-sans-rire :

« Dans l’espoir de trouver une fois pour toutes la réponse à cette énigme, nous avons fait une recherche exhaustive dont voici les résultats :

La notion qu’il s’agit d’une tradition britannique est sans fondement. Selon le haut-commissariat du Royaume Uni, la tradition britannique permet au chancelier de l’Échiquier d’apporter à la Chambre des communes une « vieille mallette » et de se régaler de sa boisson préférée en prononçant le discours du budget.

Au moins un ministre des Finances canadien, William S. Fielding (1898-1911, 1922-1923), s’est conformé en partie à la coutume britannique en apportant à la Chambre des communes sa « petite mallette rouge ».

La coutume canadienne de porter des chaussures neuves semble être assez récente, mais son origine reste mystérieuse malgré nos efforts pour l’élucider. Nous avons communiqué avec tous les anciens ministres des Finances (ou leurs adjoints), de Douglas C. Abbott à Michael Wilson.

Il ressort de nos conversations qu’aucun de ces ministres ne connaît avec certitude l’origine de la coutume. Certains croient qu’il s’agit d’une tradition britannique, d’autres nient carrément que ce soit une tradition canadienne, d’autres encore affirment qu’il s’agit d’une tradition qui ne remonte qu’aux années 1950 ou 1960.

Notre recherche révèle que huit ministres des Finances seulement ont porté des chaussures neuves le jour du budget et même là tout n’est pas clair. Donald Fleming est le premier, suivi des ministres Sharp, Chrétien, Lalonde, Wilson, Martin (qui a porté des bottes neuves, cadeau de Jean Chrétien), Goodale et Flaherty. (Un autre ministre figure sur cette liste indirectement, depuis que John Crosbie a porté des bottes mukluk usagées pour présenter son budget en 1979.)

Nous avons parcouru le hansard de 1938 à 1970 et les comptes rendus des quotidiens sur le dépôt des budgets depuis 1930. Il est question de chaussures neuves pour la première fois le 31 mars 1960, à l’époque où Donald Fleming était ministre des Finances. Dans un des comptes rendus, on mentionne le port de chaussures neuves comme tradition, mais rien à propos des origines.

Nous avons contacté d’autres personnes – analystes politiques, universitaires, journalistes, fonctionnaires – mais aucune n’a pu faire la lumière sur la question. »

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Vieille mallette ou souliers neufs? Cirrhose du foie aidant probablement, la mode a pris le pas sur la boisson préférée, sans doute alcoolisée. Et parce que ce souci de la mode importe tout autant que la fiscalité, sinon bien davantage, le Parlement se fait par ailleurs un devoir de nous préciser sur ce lien le type de chaussures et le prix déboursé pour cet investissement d’une nature assurément davantage privée que publique.

Mais cessons de noyer le poisson. Roulement de tambours. Qu’en est-il de la justesse de nos prédictions ?

Le 28 janvier, nous écrivions :

Visions, visions… Au sujet de l’emploi et de la croissance économique…

« Je vous présente un budget qui encourage l’initiative privée, un budget qui vise à assurer la croissance et des emplois durables pour les Canadiens. » (1) « L’objectif de ce budget est de libérer l’économie pour qu’elle puisse croître et créer davantage d’emplois, en réduisant progressivement le fardeau des déficits et de la dette. » (2)

« Le gouvernement s’emploie à aider les Canadiens à bâtir une économie plus vigoureuse, capable de s’adapter, de concurrencer, de créer des emplois et de prospérer dans un contexte économique mondial en évolution rapide. » (3) « Bien que notre économie continue de prendre de l’expansion et de créer des emplois, l’économie mondiale demeure fragile, les entreprises canadiennes sont confrontées à la concurrence toujours plus vive des économies de pays émergents […] » (4)

Le budget fédéral du 11 février 2014 énonce en p. 2 :

« Toutefois, le Canada n’est pas à l’abri des événements qui se déroulent à l’étranger. La faiblesse des marchés d’exportation et la baisse du prix des produits de base ont freiné l’essor de l’économie canadienne. De fait, les risques pour la croissance mondiale qui planaient tout au long de la reprise ne se sont pas dissipés. […]

Compte tenu de l’incertitude de la conjoncture économique mondiale qui perdure, il importe que le gouvernement continue de veiller à mener à bien les objectifs de création d’emplois et de croissance économique qui ont soutenu le Plan d’action économique depuis son lancement en 2009, tout en demeurant sur la bonne voie pour rétablir l’équilibre budgétaire. »

Le 28 janvier, nous écrivions :

Miroir, miroir… entrevoir, concevoir, percevoir cette réduction du déficit…

« Ce budget vise à rendre l’administration publique plus fonctionnelle et plus efficiente. Il contient les mesures rigoureuses qui sont nécessaires pour réduire le déficit. » (5) « Les déficits considérables limitent notre capacité de promouvoir la croissance et la création d’emplois. » (6)

« Les Canadiens veulent qu’une solution nationale soit apportée au problème national de la dette, et ils veulent que leurs gouvernements agissent sans tarder. » (7) Les Canadiens savent qu’il importe de vivre selon leurs moyens, et ils s’attendent à ce que leur gouvernement en fasse autant. C’est pourquoi le gouvernement est déterminé à assurer une gestion viable et responsable des finances publiques – un engagement qui sous-tend son plan de rétablissement de l’équilibre budgétaire. » (8)

Le budget fédéral 2014, en p. 277 :

« Le gouvernement est déterminé à rétablir l’équilibre budgétaire en 2015. Les budgets équilibrés permettent de garder les impôts à de faibles niveaux, appuient la viabilité des services et des programmes sur lesquels comptent les Canadiennes et les Canadiens, et inspirent confiance aux investisseurs et aux consommateurs, ce qui est crucial pour la création d’emplois et la croissance économique. En fait, l’engagement à rétablir l’équilibre budgétaire ainsi que les progrès importants réalisés à cet égard ont fait du Canada un chef de file reconnu sur la scène économique mondiale en matière de gestion budgétaire prudente. »

Il ajoute en p. 279 :

« L’engagement de longue date du gouvernement à l’égard de la gestion budgétaire responsable s’appuie sur la reconnaissance que les finances publiques saines sont essentielles pour assurer une croissance économique et une création d’emplois soutenues à long terme. Le plan de rétablissement de l’équilibre budgétaire du gouvernement assurera la prospérité future du pays en créant des possibilités d’emploi et en haussant le niveau de vie des Canadiens. »

Le 28 janvier, nous écrivions :

Pleine lune, éclipse solaire, étoile nordique philanthropique… Au sujet de la saine gestion des finances publiques…

« Un secteur privé dynamique et vigoureux doit être soutenu par une administration publique fonctionnelle et efficace. Je propose des mesures visant à rationaliser les activités de l’État, à limiter sa croissance, à organiser un certain nombre de programmes de manière plus rationnelle, à accroître l’équité du régime fiscal. » (9)

« La priorité, dans les réductions de dépenses, est la compression des frais de fonctionnement de l’État. » (10) « Le gouvernement est déterminé à contrôler les coûts administratifs, y compris les coûts liés aux déplacements. Ces dernières années, les frais de déplacement sont à la baisse sous l’effet des mesures de contrôle des coûts annoncées dans les budgets antérieurs. » (11)

Le budget fédéral 2014, en p. 277 :

« Conscient du fait que les coûts de personnel constituent l’une des plus importantes dépenses de fonctionnement du gouvernement du Canada, le gouvernement continuera de collaborer avec les agents négociateurs du secteur public au cours des négociations à venir pour veiller à ce que la fonction publique soit abordable, moderne et très performante. Il proposera également de légères modifications législatives afin d’apporter des précisions relatives aux changements récents au régime des relations de travail.

Le gouvernement demeure résolu à faire en sorte que la rémunération globale des employés soit raisonnable et abordable, et qu’elle corresponde à celle offerte par d’autres employeurs des secteurs public et privé. Conformément à cet engagement, il a déjà annoncé des modifications aux régimes de retraite des employés, et il est en voie d’éliminer les indemnités de départ prévues par les conventions collectives pour les employés quittant volontairement leur emploi.»

Pas si mal. Dans les grandes lignes, notre boule de cristal a vu juste! Appuyée sur l’histoire budgétaire, il est vrai.

De la sorte, recommencez donc à respirer normalement monsieur le fiscaliste; nous aurons besoin de vos services sous peu… Et cessez de tordre les rebords de cette chaise. Elle sera bientôt requise pour le budget du Québec…

(1) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, assurer le renouveau économique, le 23 mai 1985, p. 1.

(2) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, le 26 avril 1993, p. 1.

(3) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, le 26 avril 1993, p. 2.

(4) Canada, ministère des Finances du Canada, Le plan d’action économique de 2013, le 21 mars 2013, p. 289.

(5) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, assurer le renouveau économique, le 23 mai 1985, p. 1.

(6) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, assurer le renouveau économique, le 23 mai 1985, p. 3.

(7) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, le 26 avril 1993, p. 1.

(8) Canada, ministère des Finances du Canada, Le plan d’action économique de 2013, le 21 mars 2013, p. 289.

(9) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, assurer le renouveau économique, le 23 mai 1985, p. 3.

(10) Canada, ministère des Finances du Canada, Le budget en bref, le 26 avril 1993, p. 8.

(11) Canada, ministère des Finances du Canada, Le plan d’action économique de 2013, le 21 mars 2013, p. 293.

 


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